07 novembre 2006

Chapitre 5 - Nina

Il y a déjà 20 ans que Nina a 20 ans. Le temps l'a oublié, laissé là, comme cristallisée dans le nacre ou enveloppée dans le premier coton. Comment ne pas oublier Nina ? Fragile et solitaire elle ressemble à ces fleurs des profondeurs qui n'étincellent que pour elles-mêmes. Accrochées à de puissants récifs, elles attendent paisiblement que l'éternité vienne les cueillir.

Allongée les jambes nues sur cette plage-galets, elle prend sa pause d'après-midi. Depuis toujours et surtout à l'entrée de l'été, elle aime communier avec le bruit des rouleaux, la caresse du vent, et toutes ses petites perles de pierre qui lui massent le dos du corps.

Nina est serveuse dans un de ces kiosques du bord de mer. Elle y travaille à sourire et à rêver. Nina pleure souvent quand elle se réveille. Ce qui la console, c'est de croire que tout ceci a un sens. Qu'un jour, elle finira bien par comprendre et par tendre vers ce qu'elle pense être sa destinée.

- Maman, maman, réveille-toi, Carlo est en colère … il dit que …
- Je sais puce, je sais, … il dit que si je ne rapplique pas tout de suite, je devrais trouver une autre poire pour me payer à faire la sieste.
- Oui mais …
- Mais ne t'inquiète pas, il a trop besoin de nous pour … aller viens, il ne faut pas faire attendre Carlo.

Lucie attrape avec ces deux mains le bras de sa mère et l'aide à se relever. Puis les deux filles se dirigent vers la terrasse où les attend Carlo.

- Nina, il faut qu'on parle toi et moi.
- Carlo, il est à peine 16h, les clients ne sont là que…
- Non, pas de ça Nina, je sais, pas de ça Nina, d'autre chose.

Carlo avait sensiblement le même âge que Nina. Mais à contrario, le temps ne l'avait pas oublié. Des cheveux gris étaient là pour nous le rappeler.

- Tu connais Filipe Alberto Antunes ?
- ? … ?
- Et bien c'est un vieil ami d'enfance…
- Et alors …
- Je ne l'ai plus vu depuis au moins … depuis longtemps.
- Je suis vraiment heureuse pour toi.
- Il a fait carrière dans le show buis … Acteur, chanteur, et aussi écrivain je crois…
- Carlo, je ne comprends pas ce que tu attends de moi.
- Et bien il vient passer quelques jours à la maison. Il ne voudrait pas que cela s'ébruite de trop. Il m'a dit qu'il avait besoin de réfléchir … de se retrouver seul avec lui-même … de reprendre contact avec une certaine réalité…
- Tu sais, ton Filipe Alonso Marques, je ne le connais pas. Tu ne m'aurais rien dit, cela aurait suffit pour que je le laisse tranquille.
- Je sais Nina, je sais… Et c'est bien pour ça que je voudrais que tu t'occupes de lui. Moi, je ne peux pas m'éloigner de la plage, surtout en cette saison.
- Carlo, je n'ai rien d'une nurse, je suis serveuse, et travaille pour toi. L'aurais-tu oublié.
- Non Nina, Non… Allez sois chique… Et puis Lucie pourra me donner un coup de main ici.
- Laisse Lucie en dehors de toute ma misère.
- Je pourrai aussi me débrouiller tout seul. Nina, … Tu me dois bien ça après tout …
- Arrête ça tout de suite. Je sais que tu es un vrai père pour moi. Que sans toi …
- C'est bon Nina, c'est bon… oublies ce que je viens de te demander.

Carlo prit son air le plus pitoyable avant de reprendre sa place derrière le comptoir. Il savait que Nina ne tarderait pas à revenir sur sa décision en le voyant aussi malheureux.

- C'est bon Carlo, c'est bon. Je vais m'en occuper de ton Filipe machin bidul.Il arrive ce soir au train de 22h07. Le petit pavillon est prêt. Il couchera là-bà. Les clefs sont sur la porte. Merci Nina, merci.

Chapitre 4 - Poèsie

Y a des choses que l'on dit,
Des choses que l'on espère,
Toutes celles que l'on nie,
Et celles qu'on laisse faire.

Y a des jours qui s'ennuient,
Des jours ou la vie se terre,
Tous ceux dont on a envie,
Et ceux qui vont solitaires.

Y a des mers, des océans,
Des mers où roulent les vagues,
Toutes celles où chantent le vent,
Et celles où l'on divague.

Chapitre 3 - Accélération

(Le metteur en scène)
- Je veux tous les acteurs sur le plateau dans 2 minutes.
(Un assistant)
- Même les figurants ?
(Le metteur en scène)
- J'ai dis tous. Sans figurant il n'y a pas de film. Ils représentent 50% du travail. Et sans ces 50% là, l'autre moitié n'est rien. C'est un peu comme en peinture, le fond porte la forme et l'aide à prendre toute son ampleur. Tu imagines la Joconde sans son arrière plan onirique ? Elle ne serait rien, absolument rien, ou tout au mieux pas grand-chose. Alors tu vas me les chercher ou il faut que j'en paie un autre pour le faire à ta place ?

L'assistant s'éloigne.

(Moi)
- Tu vois, c'est pour ça que j'aime tourner avec toi.
(Le metteur en scène)
- Filipe, qu'est-ce qui se passe ? Nous avons du recommencer la scène du square une dizaine de fois. Tu fais chier merde. C'était pourtant pas compliqué, tu n'avais qu'à marcher les mains dans les poches l'air absent. Et au lieu de ça, tu donnes l'impression de penser à la troisième guerre mondiale.
(Moi)
- Ouais, je sais, je n'y suis plus, je crois que je vais arrêter de tourner. J'en ai marre de toutes ces conneries, de passer mon temps à être un autre. J'ai envie de vivre ma vie, de vivre vraiment.
(Le metteur en scène)
- Ok, je comprends tout ça. Mais tu es un pro, non ? Ces choses tu y penses avant ou après, mais pendant, tu est là. … Alors, c'est pour aujourd'hui ou pour demain ? Tout le monde sur le plateau. C'est pourtant pas compliqué bordel de merde.

(Le metteur en scène)
- Qu'est-ce qui ce passe ? Je veux du rythme, de l'action. Je n'ai pas demandé qu'on joue les poètes lymphatiques. Vous avez déjà vu des passants passer un jour de semaine aux heures de pointe ? Leur marche ressemble à une course. Ils ont tous, ou presque tous, un objectif, un but, une cible. Ils s'y dirigent avec énergie, sans tergiversation, sans doute. … Et toi Solange, sois plus amoureuse. Tu viens de succomber à un coup de foudre dois-je te le rappeler ? Alors tu me le tiens ce bras comme si ta vie en dépendait maintenant. … Tu peux sourire Karim, mais je te rappelle que toi aussi tu es littéralement éperdu pour cette fille. Tu ne regarderas l'objectif que quand je te le dirais. … Si la prochaine prise n'est pas la bonne, je ne sais pas quand on pourra se la faire. Pour demain et les jours suivants la météo est à chier. … Bon on y va maintenant, la sieste est terminée.

(Le metteur en scène)
- Je compte sur toi Filipe. Tu me finis cette dernière scène, et après tu peux bien faire ce que tu veux.

Jacques a raison. Je dois à cette dernière scène tout ce qu'il me reste d'énergie. En cela, elle devra prendre la forme de mon dernier souffle. En tout cas, c'est comme ça que je l'imagine et que j'ai pu le sentir chez les êtres chers qui m'ont quitté.
Pour renaître ne me faut-il pas d'abord mourir ? L'enjeu est pour une fois à la hauteur de mes choix. Si je dois mourir comme acteur pour renaître dans la peau de celui qui ne joue plus la comédie, je suis prêt à ce sacrifice.

Chapitre 2 - Départ

(Un journaliste)
- Je voudrais écrire votre biographie. Votre vie mérite d'être racontée. Je ne crois pas avoir rencontré un jour d'existence aussi pleine que la votre.

… Qu'est-ce qu'une biographie ? Littéralement, c'est le tracé d'une vie, la synthèse d'un parcours projeté sur quelques centaines de pages tout au plus. C'est un résumé de ce qui mérite d'être retenue, de ce qui a marqué, et de ce qui fait l'originalité du sujet.
Mais une biographie c'est surtout en cela un iceberg. Elle ne nous révèle qu'une infime partie de la réalité. …

(Moi)
- C'est très gentil d'avoir pensé à moi. Mais je ne crois pas que ce soit une bonne idée. Vous savez ma vie n'a globalement rien d'extraordinaire. Et puis, je n'ai que 34 ans vous comprenez.

… Que deviennent toutes ces secondes, minutes, journées où il ne se passe rien ? Tous ces moments sont silences, et donc passés sous silence. Nous ne pouvons guère que les imaginer dans la ponctuation du récit, dans le texte même à travers les espaces laissés entre chaque mot, dans les sauts de ligne, les alinéas, ou encore les changements de paragraphes… …

(Moi)
- Aimez-vous la musique ?
(Un Journaliste)
- Oui je crois.
(Moi)
- Seriez-vous composer une symphonie ?
(Un journaliste)
- Euh … Je ne comprends pas … vous vous moquez n'est-ce pas ?

… En cela la littérature ne ressemble pas à la musique. Cette dernière laisse toute sa place au silence, elle le respecte en le hissant au même rang que la note. Celui-ci fait partie intégrante du morceau. Les silences et autres pauses prennent une place matérialisée sur la portée. Pour la musique, le silence n'est donc pas anéantissement, mais véritable incarnation. …

(Moi)
- Non, Je ne me moque pas. Mais voyez-vous je crois que la musique rend mieux compte des mouvements de la vie, que des mots jetés sur du papier glacé.

… La plupart du temps nos existences se passent sans bruit, sans douleur ni souffrance, mais sans plaisir non plus. Elles prennent la forme du néant, de l'habitude, du quotidien qui rassure mais endort aussi. Nous dormons bien plus que nous le pensons. Nos rêves représentent ces quelques instants de veille que nous retenons presque au hasard de je ne sais quel mécanisme. Puis ils prennent la forme de souvenirs fossilisés dans les innombrables strates de notre mémoire. …

(Un journaliste)
- A quoi pensez-vous ?
(Moi)
- A rien précisément, à rien. Et c'est bien ça le problème. Mais c'est aussi ça la réalité de nos vies.

… Mon premier choix sera donc un choix de point de vue. Je ne veux plus envisager la vie comme étant la simple mise en évidence, la simple juxtaposition de mots, de phrases, de paragraphes, d'images saccadées et rigides…
Je préfère voir ma vie à la manière d'une symphonie ou les mouvements "forte" ne sont rien sans les "piano", et vis et versa. …

(Un journaliste)
- Mais, on m'avait pourtant dit que …
(Moi)
- Que quoi ? Que je vous laisserais écrire ce que je ne suis pas, ou plutôt ce que je ne souhaite plus être. Savez-vous que je vous épargne ainsi l'écriture d'une illusion.

… Le voyage a commencé. Mais à cet instant personne n'a encore pris conscience que je ne suis déjà presque plus là. Personne sauf peut-être ce premier témoin malheureux qui a tenté sans succès de me faire descendre du bateau dans lequel je venais juste d'embarquer. …

(Moi)
- Et bien au revoir maintenant. Il faut que je vous quitte. Ne m'en veuillez pas surtout. Un jour vous comprendrez, en tout cas je l'espère.
Ce premier acte de rapprochement avec la réalité de mon être me remplit d'une joie incommensurable. Il me fit l'impression de redevenir cet enfant qui apprend à marcher et fait son premier pas. Je ne peux à cet instant plus reculer. Et si ce jeune homme croit en ce qu'il fait, il va se répéter la scène, puis la relater à d'autres, et à d'autres encore. Ainsi, croyant sans doute me faire du tord, il plaidera sans doute, et sans s'en rendre compte, ma cause. Il m'aidera à poursuivre les efforts que j'entreprends, ceux qui m'aideront à regagner cette berge que je n'aurai jamais du quitter.

Chapitre 1 - Préambule

Je suis sans doute un homme comme les autres, même si j'ai tendance à penser le contraire. Je me dis que je n'ai pas la vie que je devrais avoir, que mon destin persiste à suivre une mauvaise trajectoire, qu'il se trompe de cap, et que, c'est précisément à moi, aujourd'hui, qu'il appartient de changer tout ça, que je dois reprendre le contrôle du navire.

Simple crise existentielle ou entêtement à vouloir ce qui m'est impossible d'espérer ? Ne suis-je pas bien, là, flottant sur le plus tranquille des lacs, voguant sur la plus paisible des rivières ? Que puis-je attendre de mieux ? Ne serait-ce pas pêcher, pour le croyant, comme pour l'athée d'ailleurs, que d'attendre autre chose de la vie ?

Je ne peux m'empêcher, dans ces moments là, de regarder mon visage à la surface de l'eau à la manière d'un Narcisse. Et cette vision devient vite insupportable car elle me fait réaliser que tout cela est bien futile et superficiel à l'image de mon image. Que la vie ne peut pas être un long fleuve tranquille. Qu'elle a besoin de résistance pour mesurer sa force, et que ce sont ses efforts qui lui ont permis d'arriver jusque là.

Je ressemble bien, dans cette posture, à ses nantis que je déteste pour n'avoir aucune conscience de la chance qu'ils ont à avoir ce qu'ils ont. Je me déteste à vouloir refuser ce calme et cette quiétude de corps que m'offre ma condition d'héritier de la grande civilisation occidentale.

Mais il est bien vrai aussi que ce jeu de ping-pong intérieur entre ce que j'ai et ce que j'espère doit s'arrêter. La partie commence à être longue depuis toutes ses années. Les joueurs doivent mettre un terme à l'échange. Ils sont fatigués. Les spectateurs aussi sont fatigués. Quelqu'un doit perdre. Quelqu'un doit gagner. C'est aussi ça la vie, un jeu où il y a des perdants et des gagnants. Il me faut choisir mon camp. Sans oublier toutefois que la paix a besoin d'un vainqueur et d'un vaincu. La paix ne peut venir de l'anéantissement total de l'un par l'autre. L'un comme l'autre doivent continuer à être. Je dois continuer à être dans la défaite comme dans la victoire du combat qui anime mon fort intérieur.

Aujourd'hui c'est mon anniversaire, et je me dois bien cela : être celui que je suis et cessez de ressembler à celui que je ne suis pas. Ce sera cela mon cadeau, le cadeau que je me ferai à moi-même. La trentaine bien entamée, je ne peux raisonnablement pas une nouvelle fois remettre les choses à l'année prochaine, à une autre de ces années gâchées dans l'attente.

C'est peut-être ça grandir. Vouloir quitter l'insouciance de ces jeunes années. Partir à l'assaut d'un inconnu. Réaliser que nous ne nous connaissons pas vraiment. Prendre le taureau par les cornes après avoir été soi-même le taureau.

Je dois faire mes valises. Oui, mes valises, une seule ne pourrait suffire vu le voyage que j'entreprends. Demain sera le jour de mon départ. Je partirai vers une destination que je n'ai entrevue que dans les livres, de Platon et de Freud. Je m'en irai donc à la conquête de mon être vrai et profond, quitte à m'y perdre, ou pire encore, à y découvrir des secrets consciencieusement enfouis par je ne sait quel inconscient protecteur.

Je ne suis pas un inventeur, encore moins un créateur. C'est à une auto-analyse que je vais me livrer. Et dans cette perspective, ma plus fidèle alliée est aussi la pire de mes ennemis : ma volonté.